La lettre de



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Note d'information
n° 55
Novembre 2020
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Editorial
A qui faut-il se fier???


Le 5 avril 2009, Ouest-France annonçait en fanfare le succès de la vente de la collection Bellon, plus de 300 pièces réunies au 19e siècle par Louis-Gabriel Bellon (1819-1899) qui fut maire d’Arras, mais surtout passionné d’archéologie, membre de la commission des monuments historiques du Pas-de-Calais puis, installé à Rouen, fondateur des Amis des monuments rouennais.

Sa riche collection recueillit au total une somme de 2.915.000€! Une information plusieurs fois reprise dans la presse (le Télégramme, le journal des Arts etc.).



Dans cette vente figurait la statuette présentée ici. Avec seulement un petit problème: l’expert de la vente avait prudemment fait réaliser une analyse par thermoluminescence (une méthode qui détermine l’âge de la dernière cuisson d’un objet) et, le résultat étant négatif, il décida de l’inclure dans le lot n°347 avec trois autres statuettes d’origine contestée, lot décrit ainsi "Personnages debout, drapés, dans le goût antique".

Selon le jargon des enchères, "dans le goût antique" signifie que l’objet n’est pas d’époque. Ces quatre statuettes sont alors adjugées pour 500€ au total (+frais de vente), à un acheteur dont nous ignorons le nom.

Cependant, la même statuette réapparaît à peine dix mois plus tard et se trouve incluse dans une autre vente qui se tient à l’hôtel Drouot le 1er février 2010. Et là, l’expert la présente comme authentique: Lot 162, statuette tanagréenne, femme drapée dans un himation, Terre cuite, époque hellénistique, H.13,5 cm.

Il y a de quoi se poser des questions. L’expert de cette seconde vente pouvait-il ignorer l’expertise précédente? Etait-il en désaccord avec les conclusions de l’analyse scientifique? Que penser? Toujours est-il que j’ai acquis cet objet (eh oui, à qui faut-il se fier?). Passons.

Récemment, j’ai souhaité le vendre. Et par bonheur, je rencontre alors une personne qui trouve beaucoup de charme à cette statuette, mais son enthousiasme reste lucide: prudente et perspicace, Marie-Margaux Cohen (MMC Archéologie, Paris), découvre alors toute cette histoire et, voulant en savoir le fin mot, demande une nouvelle analyse par thermoluminescence, plus ponctuelle.

Les résultats sont inattendus: ils montrent que le corps est bel et bien authentique, mais la tête et les pieds datent du 19e siècle. Bon, quelqu’un aura voulu "améliorer" l’objet, en mauvais état, pour mieux le vendre… Et la première analyse avait porté sur une partie restaurée.

Qu’en conclure? Que les deux experts avaient à la fois raison et tort, et que leur simple avis ne suffisait vraiment pas. Et qu’il a fallu la sagacité d’une tierce personne pour résoudre l’énigme.

Voilà. Il me reste à vendre cette statuette pour ce qu’elle est, à perte, mais avec son histoire !

René Kauffmann

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Les cônes funéraires égyptiens
dans le dédale des interprétations

Les anciens Egyptiens plaçaient parfois, au-dessus de l'entrée de la chapelle d'un tombeau, des petits cônes d’argile cuite appelés "cônes funéraires". On en connaît de très nombreux exemplaires, dont la plupart proviennent de la nécropole de Thèbes. Ils commencent à apparaître vers la 11è dynastie, mais se multiplient surtout entre la 18è et la 26è dynastie (1550 à 525 av. J.-C.), où ils sont décorés et inscrits en hiéroglyphes du nom et du titre du propriétaire de la tombe, avec une brève incantation.

Il y a cône et cône!

Avant tout, ne confondons pas les cônes funéraires en argile dont nous parlons ici, avec les "cônes parfumés" fréquemment représentés sur les fresques qui ornent les tombes, et qui concernent aussi bien les hommes que les femmes.



Les Egyptiens posaient-ils ces curieuses coiffures sur la tête des morts, ou les portaient-ils de leur vivant?

Certains supposent qu’ils protégeaient ainsi leurs cheveux du dessèchement en utilisant des huiles et des substances grasses qui fondaient lentement. Selon d’autres, ces cônes protégeaient des parasites, ou étaient parfumés. Un tout petit coin du mystère s’est soulevé lorsqu’on a trouvé à Amarna, très récemment, un squelette entier avec un cône de cire placé au sommet de la tête. Un autre exemplaire, moins bien conservé, a été repéré dans une tombe voisine. Et c’est tout. Un cas, peut-être deux, sur des centaines de tombes, cela ne suffit pas pour en tirer des conclusions. Pour le moment, on ne peut formuler que des hypothèses...

Le cône funéraire de terre cuite


Photos de cônes: ©Maison de ventes Millon.

Jean-François Champollion fut le premier à faire état de ces objets, trouvés en grande quantité. Généralement de forme conique, plus rarement pyramidale, ils sont modelés à la main, puis leur base est pressée contre une plaque de bois ou de pierre qui porte une inscription gravée en creux.
De cette manière, on imprime sur la base des cônes une inscription dont les signes apparaissent en relief. Il est bien sûr possible, à partir de la même plaque gravée, de réaliser toute une série de cônes identiques: on en a trouvé appartenant à une même série. Les cônes passent ensuite au four pour être durcis.

Leur dimension varie de 10 à 35 cm de longueur, 5 à 10 cm de diamètre à la base. Certains conservent des traces de peintures.
Les inscriptions en hiéroglyphes se présentent en lignes verticales ou horizontales en nombre variable (de une à sept) inscrites dans un cercle. Elles présentent généralement le défunt, ses titres, parfois une courte prière.

A quoi servaient-il donc ?


Cône de fondation du mur d’Isin (Babylonie) construit par le roi Ishme Dagan (1953-1935 av.J.C.). Caractères cunéiformes.
Si ces objets sont courants et bien répertoriés, leur usage reste mystérieux. Champollion supposait qu’il s’agissait de petites inscriptions funéraires, une sorte de "carte de visite" du défunt. Mais pourquoi alors donner cette hauteur au cône?
L’usage pourrait rappeler les "cônes de fondations" que les gouvernants de Mésopotamie plaçaient dans les murs lors de leur construction, pour en signer la paternité. Fondateur d’une muraille, d’un palais et ici, d’une tombe, est-ce la même démarche?

Pour Auguste Mariette, la forme du cône évoque le hiéroglyphe qui signifie "offrir ". Gaston Maspero rapproche cette forme de celle des pains coniques (dont on a trouvé quelques exemplaires), ce qui symboliserait des offrandes de pain. Une hypothèse fréquemment reprise depuis.

Le hiéroglyphe rd(i) (pain conique) signifie donner, présenter.


D'où viennent-ils ?


Si on trouve des cônes funéraires dès la 11è dynastie, ceux-ci restent lisses, sans inscription. Les cônes inscrits apparaissent sous la 18è dynastie et sont utilisés jusqu'à l'époque ramesside. Ils disparaissent ensuite, mais on en retrouve plus tard (25è-26è dynasties), pour la décoration de tombes de notables de Thèbes. Nombreux sont ceux qui concernent des personnages connus, parfois des femmes.

On en trouve, épisodiquement, dans d’autres régions, et jusqu’en Nubie, mais bizarrement, même ceux-ci concernent parfois des notables de Thèbes ! Pourquoi ont-ils été ainsi dispersés?

A Deir el-Bahari (Thèbes), Herbert Eustis Winlock (1884-1950) découvrit aussi des cônes funéraires disposés en rangées, et scellés dans la façade d’une tombe de la 11è dynastie. Il supposa de ce fait que les cônes funéraires pourraient être des motifs architecturaux, symbolisant les poutres de bois qui dépassaient des façades des premières maisons de l'Égypte ancienne...

Peut-être les cercles rouges, peints sur les murs d’autres tombes, pourraient-ils avoir la même signification.


Triglyphes, Delphes
Si tel est le cas, ceci n’est pas sans rappeler les "triglyphes" des temples grecs qui, selon Vitruve, représentent également les extrémités des poutres de bois que les Grecs utilisaient dans leurs premiers temples.

Pour le moment, on n’en sait pas plus. Ceci n’empêche pas les collectionneurs de se passionner pour ces objets très évocateurs, bien documentés (plusieurs ouvrages en font le recensement) et qui, vu leur nombre, restent d’un prix abordable.
   Ankh: comment un hiéroglyphe traverse les siècles...

Parmi les centaines de signes qu’utilisait l’écriture hiéroglyphique des anciens égyptiens, il en est quelques-uns que nous connaissons tous, sans les avoir étudiés. Demandez autour de vous! Quels hiéroglyphes connaissez-vous? Il y a fort à parier que trois d’entre eux viendront en tête:


Ankh, l’oeil Oudjat et le scarabée Khéper.

L’oeil, c’est un symbole protecteur, celui qui veille. Il décore encore la proue de bien des navires en méditerranée, cet usage s’étant transmis via les Phéniciens et les Grecs. Le rôle du scarabée est moins présent, sinon pour la "bête à bon dieu" qui porte bonheur.

Ces deux symboles figurent parmi les amulettes les plus courantes trouvées sur les momies égyptiennes… Et, ce qui ne trompe pas, ce sont ceux que proposent les marchands de souvenirs aux touristes.

Ankh, la vie

Si l’Ankh est plus rarement utilisé en amulette dans l’Egypte antique, il est omniprésent sur les parois des tombes, car ce signe représente les mots "vie", "vivre". Aujourd’hui, nous pensons que les Egyptiens accordaient une importance considérable à la mort, ce dont témoignent les pyramides, la richesse des tombes, la complexité des rites et de la momification. Ce n’est pas tout à fait ainsi qu’aurait parlé un Egyptien de l’Antiquité. Sa principale préoccupation n’était pas sa mort en tant que telle, mais la continuité de sa vie au delà de ce passage inéluctable. Ainsi, la vie, un instant suspendue, reprenait sous une autre forme.



C’est bien ce qu’illustrent les fresques: la divinité représentée ne recueille pas le dernier souffle du défunt, elle lui insuffle celui de sa nouvelle vie.

Dans ce contexte, on ne peut pas non plus parler de résurrection, puisque la vie perdure à travers la mort. Et quand bien même, ce serait plutôt notre scarabée Khéper qui aurait le sens d’une résurrection.

La notion d’âme, en Egypte, n’a pas non plus le sens que nous lui attribuons. Le nom joue un rôle aussi important dans l’immortalité que la "composante divine" de l’homme (qui serait plutôt représentée par l’oiseau Ba): un nom effacé, ou un corps détruit, c’est l’immortalité perdue!

Ankh, un hiéroglyphe ordinaire ?

Presque, car le symbole ou le son exprimé par nombre de hiéroglyphes est parfaitement clair. Beaucoup représentent des parties du corps, des animaux immédiatement identifiables, des objets de la vie courante.

Mais que représente Ankh ?

Alan Henderson Gardiner (1879-1963), auteur du catalogue des hiéroglyphes qui fait référence aujourd’hui, le classe dans la catégorie S (couronnes, vêtements, sceptres) sous le numéro 34. Il avait imaginé qu’il représentait une courroie de sandale (vivre, n’est-ce pas bouger?).

Mais certains y ont vu aussi l’image d’un miroir à main, la vertèbre d’un taureau, un symbole phallique, la réunion de symboles masculin/féminin, donc un symbole de fertilité... Bref, il fait partie de ces signes qui laissent place à l’imagination.

Ce qui est sûr, c’est qu’il ne s’agit pas d’une croix, au sens actuel, bien qu’on le nomme souvent "croix égyptienne".

Qui donc a sauvé l’Ankh de l’oubli?

Tout d’abord, les chrétiens d'Egypte (les Coptes) y virent une sorte de croix, ce qui légitimait en quelque sorte le symbole de la croix chrétienne comme une représentation universelle du triomphe de la vie sur la mort. Les Coptes ont alors adopté ce symbole, mais celui-ci sera plus ou moins oublié au cours des siècles suivants.



C’est assez récemment, avec la redécouverte des merveilles de l’Egypte et la fascination des mystères antiques, que ce signe réapparaît, avec toutes les valeurs qu’on lui attribue aujourd’hui.

Ainsi, les touristes qui se rendent en Egypte le connaissent déjà, et le reconnaissent partout. Et puis, ne figure-t-il pas au coeur du nom de ce petit pharaon que la découverte de sa tombe a tiré de l’oubli, Tout-Ankh-Amon?

Ils l’achètent et le portent en pendentif, arborant une référence culturelle, un symbole chrétien moins ostentatoire que la croix romaine, un attachement à la vie, un élément exotique… Ceci suffit peut-être à expliquer son succès par-delà les siècles...

Le "Ankh" dans Tout-Ankh-Amon

Parmi les cinq noms que recevaient les pharaons, le cartouche de Tout-Ankh-Amon le plus connu est celui de son titre de roi de haute et de basse Egypte, Neb-Kheperou-Re (la manifestation divine de Ra).

C’est dans son nom de "fils de Ra" qu’apparaît le Ankh:T-ou-t-ankh-Imen heqa-Iunu-shema, (image vivante d'Amon, régnant sur l'Héliopolis de Haute-Egypte).

Euh... oui, les hiéroglyphes ne se lisent pas toujours exactement dans l'ordre d'écriture...